Entretien 02
Chérif Abdedaïm
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Entretien avec André et Anne-Marie Linck
Peut-on parler de dialogue des cultures ?
Une question d’actualité si l’on en juge par les politiques qui tendent beaucoup plus vers un partenariat pragmatique plus qu’elles ne se soucient de l’intérêt des peuples. Un thème que nous avons abordé avec André et Anne-Marie Linck. Lui, poète et philosophe, et elle, diplômée en lettres modernes de la Sorbonne.
La Nouvelle République : Que signifie pour vous dialogue
des cultures ?
André Linck : pour moi, le dialogue des cultures est une façon de relativiser sa propre culture comme «on frotte et on lime sa cervelle à celle d’autrui» (comme disait à peu près Montaigne). Ne pas se prendre pour le centre du monde… S’enrichir de ce qu’on a pas et en avoir le temps, la disponibilité et les moyens.
Anne-Marie Linck : pour moi, un dialogue est un échange, une confrontation à égalité. Or, quoi que nous tentions de prétendre, nous, Européens, et plus particulièrement Français, nous conservons une mentalité de colonisateurs qui sont allés porter la «civilisation, la culture et la vraie religion» à des gens considérés comme sous-développés. C’était un a priori très commode qui permettait de tout pilonner. Dieu merci, quelques missionnaires ont cuit dans des marmites, c’est tout ce qu’ils méritaient.
Lorsqu’autrefois, je me suis trouvée en classe préparatoire, je suis tombée des nues quand, pour la première fois, j’ai entendu parler de la culture arabe : quoi, ces gens-là avaient donc une médecine, une philosophie, une astronomie ? Averroès … En voilà, une découverte ! Nos livres d’histoire taisaient allègrement le monde arabe : on consacrait un chapitre étriqué, en cinquième, à l’Islam, un autre à nos colonies, quelle chance pour elles de nous «recevoir», et on n’y revenait plus. La Chine, … inexistants. Il est vrai qu’on avait déjà du mal à accepter nos Bretons : ils parlaient une langue bizarre et nous avaient offert Bécassine et les «bonnes» bretonnes. Que dis-je, les bonnes : les bonniches ! Des sous-produits. Hors de nos frontières, point de salut.
Réponse d’abord en négatif : le dialogue des cultures n’est pas une visite à un musée où l’on va en solitaire contempler des statuettes aztèques, ou écouter un guide de son pays. Ce n’est pas non plus aller dans un restaurant chinois : on s’y rend par curiosité mondaine pour épater les copains en claironnant «j’ai mangé de la soupe aux nids d’hirondelles».
Le dialogue des cultures demande de savoir d’abord écouter l’autre, sans lui couper la parole, sans s’enfler d’orgueil national (et, dans ce domaine, on en connaît un rayon), sans condescendance. Il demande de savoir «regarder» le monde où l’autre vit, sans s’empresser de le juger. Il demande aussi d’accepter d’être regardé.
Au musée des Arts premiers : on avait d’abord dit primitifs. On est bien empêtrés, avec notre vanité louis quatorzième ! On sent obscurément que l’art africain est riche, mais c’est très gênant de le reconnaître, car on cesse alors d’affirmer notre suprématie dont on a été si sûrs jusqu’à présent.
Le fait d’être regardé : je sors du strict domaine du dialogue des cultures : je visitais le zoo de Washington avec Bérénice, notre dernière fille : nous voici devant la vaste cage des gorilles : des spectateurs étaient agglutinés devant les mastodontes. On regardait et sentait sourdre la satisfaction des spectateurs ricanants pensant : moi, homme, je suis supérieur au gorille. Une femelle gorille était adossée à un mur, près de la vitre et épluchait ses bananes en regardant les gens : pour nous dévisager, elle nous dévisageait ! Et Bérénice me dit : «Regarde, elle se fout de nous.» Puis elle l’a redit en anglais aux gens autour de nous : le public s’est reculé. J’en reviens au regard : il est à double sens. Le dialogue des cultures exige, pour moi, une réciprocité totale. Sinon, c’est du toc, une vitrine de musée.
D’après-vous, peut-on dire aujourd’hui qu’il y a un dialogue
des cultures ?
André Linck : un dialogue souvent agressif et rempli de contresens. Mais un dialogue quand même. L’extension des canaux de communication de toute nature le favorise (mondialisation). Mais il s’agit souvent d’une sorte de dialogue de sourds (de part et d’autre).
Anne-Marie Linck : Existe-t-il ? Sûrement pas ! C’est un projet qui reste encore une utopie. Sans doute y a-t-il une curiosité pour l’Autre. Mais, je trouve qu’elle n’est pas vécue de la même manière selon les cultures. Inévitablement, je vais évoquer les Européens d’abord : notre prétendu dialogue n’est qu’une curiosité touristique : on va se faire prendre en photo en Egypte, soi d’abord, puis on photographie les autres en costume local, sans prendre le temps de leur parler, même par des gestes. On va acheter des souvenirs, arpenter des monuments, on se gave, on n’apporte rien en échange : si, peut-être un peu d’ironie, quelques compliments : «On n’aurait pas cru qu’ils en étaient déjà là, qu’ils avaient la télé.» Pour un peu, on regarderait par les trous de serrures. Et on boucle soigneusement sa valise, préservant le roman bien français qu’on a apporté, ses médicaments bien français, (j’en arrive au niveau hyper franchouillard), médicaments qu’on remportera jalousement chez soi, mêmes s’il ne s’agit que de médicaments anodins. Je conçois qu’on n’offre pas des neuroleptiques à des habitants de l’Amazonie. En 2007, notre dialogue se limite encore à «je te regarde admire-moi … (touriste). Je t’apporte de la nourriture, remercie-moi …(Médecins sans frontières). Je t’aide à construire une école (selon nos normes à nous), sois reconnaissant». Une ONG quelconque. Le tutoiement, dans certaines langues, est déférent. Chez nous, il est familier, presque méprisant. Autrefois, en France, on tutoyait systématiquement les Arabes : je me revois à Paris dans une épicerie. L’épicière m’a demandé : «Que voulez-vous ? » et au client suivant, Arabe : «Qu’est-ce tu veux, toi ? » Nous en sommes au niveau de l’intention. Le dialogue existe d’autant moins que se profile une notion de profit mercantile qui nuit à ce dialogue, futur : je veux bien m’intéresser à la culture de tel artisan d’Afrique noire, pourvu que je puisse lui acheter beaucoup de statuettes à bas prix, le gruger sans vergogne, pour les revendre et me remplir les poches en France.
Comment peut-on concilier ce dialogue avec le choc des
civilisations ?
André Linck : il en est la manifestation et, en quelque sorte, une amorce de solution. Plus, il y aura de civilisations, mieux chacune sera préservée. Il faut éviter à tout prix une tendance à l’uniformisation des mœurs comme des différences de pensées. Je ne comprends la mondialisation que comme un échange et non comme une fusion. Plus qu’une conciliation, une tolérance réciproque.
Anne-Marie Linck : j’ai répondu Non. Je vous renvoie la question : quelle(s) différence(s) faites-vous entre choc des civilisations et choc des cultures ? S’il y a choc des civilisations, et c’est patent, il y a fatalement choc des cultures. Baghdad : bombardements et le musée est dévasté. Le dialogue des cultures a consisté à piller le musée et à le revendre en pièces détachées sur les grands marchés du monde.
Enfin que faudrait-il, à votre avis, pour qu’il y ait un vrai dialogue
des cultures ?
André Linck : Le développer par des échanges. Favoriser des rencontres. Un tourisme moins enfermé dans les logiques personnelles de chacun et plus en relation avec les peuples. On visite des monuments mais pas des personnes : une forme de non dialogue, fort regrettable. D’où la nécessité d’une langue véhiculaire (comme l’anglais). Mais inconvénient d’une langue «passe-partout» peu encline à rendre compte des subtilités… Le dialogue ne se limite pas aux paroles : spectacles, divertissements en commun, fêtes communes, par exemple. Se voir n’exige pas une connaissance des langues. Et, bien sûr, des jumelages.
Anne-Marie Linck : déjà, avec ce conditionnel, vous vous situez en plein irréel du présent. Donc, c’est bien reconnaître que ce dialogue est encore dans les limbes. Pour que ce dialogue existe et soit vrai, il faudrait éduquer les gens : telle que notre école est conçue, elle est loin d’y parvenir. D’abord, on fabrique des jeunes superbement incultes. Le dialogue entre jeunes de différentes cultures se limite souvent à des insultes.
Il y a un lycée international à Lyon : là, c’est réussi. On y parle vingt langues, les menus sont mexicains, indiens, chinois, marocains, selon les périodes. Les professeurs viennent de partout. En revanche, on ouvre le second lycée musulman à Décines le 5 Mars, grincements de dents au rectorat de Lyon. A une question à l’irréel du présent, je réponds aussi à l’irréel du présent.
D’abord, il serait bon de connaître sa propre culture, pour savoir de quoi on parle, et quelles en sont les limites ou les insuffisances. Ensuite, il faudrait une éducation à la tolérance dans les domaines de la pensée, des races à supposer qu’elles existent réellement. Il serait aussi souhaitable de dégager ce dialogue de sous-entendus financiers : l’Européen moyen veut bien s’intéresser à la culture des Indiens ou des Egyptiens, à condition d’en tirer un profit : je vais pêcher des statues au large d’Alexandrie, mais je n’en donne qu’une petite partie aux Egyptiens, ça leur suffira bien, les plus belles seront mieux chez nous ,dans nos musées qui drainent tant de monde. Les Turcs louchent-ils sur la culture allemande ou sur les bénéfices matériels qu’ils peuvent tirer de leur migration ?
Je crois qu’on ne cherche pas à dialoguer, mais à plumer l’autre, en couvrant le procédé de phrases hypocrites. D’abord, les autres n’ont qu’à apprendre le français ! Or, rien que chez nous, il serait bon que les jeunes français apprennent d’autres langues. On se plaît à dire, surtout dans ma génération, qu’on avait autrefois des professeurs de langues nuls . Ce serait de leur faute si l’on parle si mal l’anglais. (On n’envisage d’ailleurs qu’une langue). C’est une excuse de faux-jetons : fausse à 99%. D’ailleurs, les Français se font une gloire de ne parler que français : encore faudrait-il qu’ils le parlent bien, c’est loin d’être le cas.
Il faudrait commencer à éduquer la famille de base, quelle qu’elle soit : turque, scandinave, espagnole, française.
A ce titre, je vous citerai deux cas concrets. Le premier concerne un agrégé de psychiatrie, spécialiste mondial de la schizophrénie, et qui a eu trois enfants qui ont actuellement 12 ans, 9 ans, 5 ans .
Il a eu le temps d’élever les deux premiers dans le racisme le plus imbécile. Il leur a même appris le salut hitlérien et à dire «Heil Hitler». Je doute d’ailleurs qu’il ait su ce que cela signifiait. De jeunes enfants se laissent aisément persuader par ce que dit leur père. Il a abandonné sa famille, laissant deux gamins hyper-racistes sur trois.
Second cas : novembre 2006, un homme de 38 ans conduit en voiture un jeune enfant à un cours de sport. Le gamin voit deux Arabes sur un trottoir, baisse la vitre et crie : «racaille ! racaille !» Le conducteur démarre en vitesse, enguirlande le gamin qui se met à ricaner. Retour le soir, on raconte l’incident à la grand-mère. Le gamin n’a pas du tout le sentiment d’avoir été indigne et ne comprend rien à mes reproches. Elle téléphone immédiatement à la Grande Mosquée et demande un rendez-vous avec l’Imam. Elle se rend à ce rendez-vous avec le gamin qui n’en menait pas large. Elle voit d’abord l’Imam seule, puis il reçoit le galopin en tête-à-tête : dix minutes de discussion, à la suite de laquelle l’Imam a invité le petit Stanislas à visiter la Mosquée : il lui en a expliqué quelques rites. « Ben ça alors, ce n’est pas ce que je croyais», a dit ensuite le gamin, très intéressé par cette visite. Il a mis une sourdine à ses discours méprisants. Mais l’aîné, qui a la sagesse de ne rien dire de déplacé, vit dans la terreur des Arabes en général, à cause de l’éducation - ou de l’in-éducation - de son père. Or, je crains que ce type de discours imbécile ne soit pas un cas unique. Alors, avec des parents idiots - le père désastreux à 38 ans - et ils sont légions, on n’en est pas encore à un vrai dialogue des cultures. Comme on le demandait dans toute dissertation sorbonnarde, je conclus schématiquement : le dialogue des cultures demande d’abord une égalité et on est loin du compte. Il n’existe guère actuellement et reste au stade de l’utopie. Pour l’instant, les civilisations, au mieux, coexistent officiellement mais se méprisent réciproquement tout en faisant semblant de s’admirer. Pourtant, ce dialogue est indispensable. Toutefois, d’ici qu’il s’engage, il passera encore beaucoup d’eau sous nos ponts, qu’ils franchissent des oueds, le Potomac, le Nil ou la Seine. Il y a du boulot. Allons-y !
03-03-2007
Entretien réalisé par Chérif Abdedaïm

