Entretien 05
Chérif Abdedaïm
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ENTRETIEN :
Mohamed Balhi, directeur de l'édition à l'ANEP :
« Aujourd'hui, il y a les prémices d'une industrie du livre en Algérie…»
Le livre perd ses lecteurs, les nouvelles technologies envahissent le terrain, l’édition subit des contraintes, la création peine à trouver preneur. Que faudrait-il pour surmonter cette crise ? Pour en savoir plus, La Nouvelle République s’est rapprochée de Monsieur Mohamed Balhi, directeur de l’édition à l’ANEP ; écoutons le :
Le livre perd ses lecteurs, les nouvelles technologies envahissent le terrain, l’édition subit des contraintes, la création peine à trouver preneur. Que faudrait-il pour surmonter cette crise ? Pour en savoir plus, La Nouvelle République s’est rapprochée de Monsieur Mohamed Balhi, directeur de l’édition à l’ANEP ; écoutons le :
LNR/ Des présentoirs regorgeant de livres, un lectorat absent, peut-on dire que le livre subit le mal du siècle ?
M.B. Dire que les présentoirs sont riches en livres, c'est relatif. On peut, c'est vrai, trouver que certaines librairies font excellemment leur travail mais par rapport à la taille du pays et à sa démographie, permettez-moi d'émettre des réserves. Car en Algérie, il y a plutôt des papeteries où l'on vend des parfums, du s'wak, des journaux et du chewing gum ; mais point de livres au sens où vous l'entendez. En tout et pour tout, il y a l'équivalent de 64 vraies librairies en Algérie, ce qui est dérisoire et fait rebondir un expert de l'UNESCO. Cela s'explique: il y a eu désengagement de l'Etat, lequel subventionnait le livre importé. La période des vaches maigres a été fatale pour tout produit culturel, et comme le secteur privé était presque inexistant vous imaginez un peu les résultats. Des années durant, on a perdu le réflexe de la lecture. Et quand les enfants ne lisent pas, à l'avenir il n'y aura plus de lecteurs. C'est une équation simple. Le lectorat existait, maintenant il s'amenuise et il risque de disparaître s'il n'y a pas une vraie politique culturelle des pouvoirs publics fixée pour le long terme. Le réflexe de la lecture commence, comme vous le savez à l'école. Il faut donc revenir aux bons réflexes et ça ne coûte pas une fortune!
C'est vrai qu'il y a une désaffection pour la lecture un peu partout dans le monde et c'est une tendance lourde. Il n'empêche qu'il y a des pays qui ont une longue tradition du livre où l'on continue à lire. Nous, ce qui nous attend, et c'est grave, c'est la culture au rabais : celle que l'on acquiert uniquement à travers les journaux. Il faut apprendre à l'enfant à acquérir son propre bagage intellectuel par le livre, en suscitant la curiosité et la passion. Regardez Internet, c'est un fantastique support de la connaissance mais, hélas, en Algérie ( au Maghreb en général et au Machrek) il est détourné de sa fonction réelle pour être utilisé comme une console de jeux...où un espace pour les criminels djihadistes.. C'est pitoyable! Evidemment il ne faut jamais désespérer. Là aussi l'Etat, sans qu'il soit encombrant et dirigiste, pour peu qu'il soit intelligent, peut sauver les quelques meubles.
LNR/Certains imputent le dépérissement du lectorat aux nouvelles technologies de l’information, qu’en pensez-vous ? (Si oui, pourquoi les librairies japonaises sont-elles sujettes à un engouement quasi-permanent ?)
M.B. Les nouvelles technologies de la communication peuvent nous aider à rattraper le temps perdu, à entamer une mise à niveau et à moderniser la société. Un chercheur, dans un coin perdu - à In Salah ou El Milia- peut entrer avec d'autres chercheurs étrangers. Il y a là gain de temps, proximité et renouvellement "up to date" des connaissances. Idem pour un chirurgien, un étudiant en maths où un spécialiste des langues du Maghreb. Quel bonheur! Bien au contraire, les nouvelles technologies aident à capitaliser un savoir et à le fructifier. Pour ce faire, l'ordinateur doit être accessible et pas cher. Si l'Etat tire vers le haut, vous aurez des élites comme au Japon.
LNR/Qu’en est-il du rythme de l’édition par rapport à celui de la création ?
M.B. Votre question est judicieuse. La création est le résultat de ce qu'il y a comme élites dans le pays et tout dépend aussi d'un climat d'expression. Aujourd'hui il y a les prémices d'une industrie du livre en Algérie, ce qui est très positif mais il y a un long chemin à faire pour être dans les normes internationales. On peut éditer un livre de qualité sans avoir à passer par Madrid ou l'Italie. Quant à la quantité, on n'invente pas des générations spontanées! On ne fabrique pas un romancier où un essayiste en quelques minutes. La formation des élites obéit à un long processus de maturation. Cette sédimentation obéit à des facteurs politiques, sociologiques et économiques. Evidemment il ne faut pas attendre des siècles pour publier un ouvrage! L'on doit commencer avec ce que l'on a, et c'est déjà pas mal. C'est ce que font les éditeurs algériens, même s'ils ne sont pas encore nombreux. L'ANEP entreprend ce travail de longue haleine par l'édition de livres qui parlent de l'histoire et du patrimoine culturel du pays; il y a des rééditions de classiques comme les écrits de Messali, Ferhat Abbas, Cheikh Ben Badis et bien d'autres. Ce cap choisi est intéressant car il permet petit à petit à fournir des repères. Quand on n'a pas de repères, l'identité nationale s'effiloche et on commence à détester son pays où à l'ignorer. Or, nous avons une riche histoire. Parlons des fresques du Tassili, de Saint Augustin, d'Apulée, de Sidi Boumediene, de Si Mohand ou Mhand,et la liste est longue...Je tiens là à rappeler le rôle éminemment important que joue le Salon international du livre d’Alger ( SILA) qui a prouvé, à travers ses récentes éditions, qu’il constitue un espace de savoir et de convivialité. Le SILA est devenu une vitrine de la production intellectuelle nationale, cela est fort encourageant. L’équipe qui s’y attelle lui donne progressivement un label de marque.
L'édition d'ouvrages signifie aussi des contraintes puisque la matière première est importée ( encre, papier, machines, etc.) Comment s'en sortir ? Il faut partir du principe que le livre est le vecteur de la culture, il mérite un traitement spécial et non conjoncturel. Baisse de la TVA, soutien indirect,etc.
LNR/Quelles solutions peut-on préconiser pour résoudre la problématique de lecture en Algérie?
M.B.Cela passe par l'école, dès le jeune âge. Cela suppose que l'on accorde de l'importance à notre propre culture dans les manuels scolaires. Il faut enseigner la culture et non l'idéologie. Quand on était enfant, dans les cours coraniques dispensés par les medersas de quartier , on apprenait le Coran et non ses interprétations à la Kechk, la grammaire; ce n'est que plus tard qu'il y a eu endoctrinement et bourrage du crâne. On avait des petites bibliothèques dans les salles de classe, et c'était efficace. Maintenant, il faut profiter de l'outil informatique, de l' Internet.
LNR/ Quels sont les genres les plus édités ?
M.B.Selon les libraires qu'on connaît le lecteur algérien cherche à lire tout ce qui a trait à l'histoire du pays. Les best sellers de l'ANEP sont Ferhat Abbas, Messali, Benabi, L'Emir Abdelkader..
La politique de réédition d’ouvrages sur l’histoire du mouvement national entamée par notre entreprise a été payante ; le rapport qualité-prix a été salué par nos lecteurs.
LNR/ D’après-vous sur quoi portent les goûts du lectorat algérien ?
M.B.Il n'y a pas un lectorat homogène. De toute manière, dans aucun pays au monde il n'y a de lectorat qui se ressemble, et c'est tant mieux pour la liberté d'expression. Pour le cas de l'Algérie, il faut arriver à ne pas désorienter le lecteur et là je parle des nouvelles générations. Chaque société a son Panthéon, ses icônes et ses auteurs nationaux. L'Algérien, sans chauvinisme aucun, doit d'abord connaître sa culture ( on l'apprend à l'école, n'est-ce pas ?) avant d'étudier celle des autres. Commençons par lire Apulée de Madaure, le premier roman écrit dans l'histoire de l'humanité. Le reste suivra!
En l’absence d’instituts de sondage fiables, personne n’est en mesure de vous fournir des données qui pourront servir d’instrument de travail aux professionnels de l’édition.
LNR/ A votre avis, est-ce la création qui façonne les goûts du public ou ce sont les choix du publics qui modèlent la création ?
M.B.Quand la mauvaise monnaie chasse la bonne, vous aurez une culture au rabais. Le désengagement de l'Etat a provoqué des dysfonctionnements terribles ( bien que je ne sois pas un partisan de l'Etat-Providence) d'où à un moment donné tous ces ouvrages destinés en France au pilon et ramenés par conteneurs par des importateurs. Quand les pouvoirs publics ont une vraie politique culturelle, il ne faut pas craindre pour les goûts du public. C'est la débandade, l'intégrisme pernicieux et l'import-import qui vous décervellent une société!
M.B. Dire que les présentoirs sont riches en livres, c'est relatif. On peut, c'est vrai, trouver que certaines librairies font excellemment leur travail mais par rapport à la taille du pays et à sa démographie, permettez-moi d'émettre des réserves. Car en Algérie, il y a plutôt des papeteries où l'on vend des parfums, du s'wak, des journaux et du chewing gum ; mais point de livres au sens où vous l'entendez. En tout et pour tout, il y a l'équivalent de 64 vraies librairies en Algérie, ce qui est dérisoire et fait rebondir un expert de l'UNESCO. Cela s'explique: il y a eu désengagement de l'Etat, lequel subventionnait le livre importé. La période des vaches maigres a été fatale pour tout produit culturel, et comme le secteur privé était presque inexistant vous imaginez un peu les résultats. Des années durant, on a perdu le réflexe de la lecture. Et quand les enfants ne lisent pas, à l'avenir il n'y aura plus de lecteurs. C'est une équation simple. Le lectorat existait, maintenant il s'amenuise et il risque de disparaître s'il n'y a pas une vraie politique culturelle des pouvoirs publics fixée pour le long terme. Le réflexe de la lecture commence, comme vous le savez à l'école. Il faut donc revenir aux bons réflexes et ça ne coûte pas une fortune!
C'est vrai qu'il y a une désaffection pour la lecture un peu partout dans le monde et c'est une tendance lourde. Il n'empêche qu'il y a des pays qui ont une longue tradition du livre où l'on continue à lire. Nous, ce qui nous attend, et c'est grave, c'est la culture au rabais : celle que l'on acquiert uniquement à travers les journaux. Il faut apprendre à l'enfant à acquérir son propre bagage intellectuel par le livre, en suscitant la curiosité et la passion. Regardez Internet, c'est un fantastique support de la connaissance mais, hélas, en Algérie ( au Maghreb en général et au Machrek) il est détourné de sa fonction réelle pour être utilisé comme une console de jeux...où un espace pour les criminels djihadistes.. C'est pitoyable! Evidemment il ne faut jamais désespérer. Là aussi l'Etat, sans qu'il soit encombrant et dirigiste, pour peu qu'il soit intelligent, peut sauver les quelques meubles.
LNR/Certains imputent le dépérissement du lectorat aux nouvelles technologies de l’information, qu’en pensez-vous ? (Si oui, pourquoi les librairies japonaises sont-elles sujettes à un engouement quasi-permanent ?)
M.B. Les nouvelles technologies de la communication peuvent nous aider à rattraper le temps perdu, à entamer une mise à niveau et à moderniser la société. Un chercheur, dans un coin perdu - à In Salah ou El Milia- peut entrer avec d'autres chercheurs étrangers. Il y a là gain de temps, proximité et renouvellement "up to date" des connaissances. Idem pour un chirurgien, un étudiant en maths où un spécialiste des langues du Maghreb. Quel bonheur! Bien au contraire, les nouvelles technologies aident à capitaliser un savoir et à le fructifier. Pour ce faire, l'ordinateur doit être accessible et pas cher. Si l'Etat tire vers le haut, vous aurez des élites comme au Japon.
LNR/Qu’en est-il du rythme de l’édition par rapport à celui de la création ?
M.B. Votre question est judicieuse. La création est le résultat de ce qu'il y a comme élites dans le pays et tout dépend aussi d'un climat d'expression. Aujourd'hui il y a les prémices d'une industrie du livre en Algérie, ce qui est très positif mais il y a un long chemin à faire pour être dans les normes internationales. On peut éditer un livre de qualité sans avoir à passer par Madrid ou l'Italie. Quant à la quantité, on n'invente pas des générations spontanées! On ne fabrique pas un romancier où un essayiste en quelques minutes. La formation des élites obéit à un long processus de maturation. Cette sédimentation obéit à des facteurs politiques, sociologiques et économiques. Evidemment il ne faut pas attendre des siècles pour publier un ouvrage! L'on doit commencer avec ce que l'on a, et c'est déjà pas mal. C'est ce que font les éditeurs algériens, même s'ils ne sont pas encore nombreux. L'ANEP entreprend ce travail de longue haleine par l'édition de livres qui parlent de l'histoire et du patrimoine culturel du pays; il y a des rééditions de classiques comme les écrits de Messali, Ferhat Abbas, Cheikh Ben Badis et bien d'autres. Ce cap choisi est intéressant car il permet petit à petit à fournir des repères. Quand on n'a pas de repères, l'identité nationale s'effiloche et on commence à détester son pays où à l'ignorer. Or, nous avons une riche histoire. Parlons des fresques du Tassili, de Saint Augustin, d'Apulée, de Sidi Boumediene, de Si Mohand ou Mhand,et la liste est longue...Je tiens là à rappeler le rôle éminemment important que joue le Salon international du livre d’Alger ( SILA) qui a prouvé, à travers ses récentes éditions, qu’il constitue un espace de savoir et de convivialité. Le SILA est devenu une vitrine de la production intellectuelle nationale, cela est fort encourageant. L’équipe qui s’y attelle lui donne progressivement un label de marque.
L'édition d'ouvrages signifie aussi des contraintes puisque la matière première est importée ( encre, papier, machines, etc.) Comment s'en sortir ? Il faut partir du principe que le livre est le vecteur de la culture, il mérite un traitement spécial et non conjoncturel. Baisse de la TVA, soutien indirect,etc.
LNR/Quelles solutions peut-on préconiser pour résoudre la problématique de lecture en Algérie?
M.B.Cela passe par l'école, dès le jeune âge. Cela suppose que l'on accorde de l'importance à notre propre culture dans les manuels scolaires. Il faut enseigner la culture et non l'idéologie. Quand on était enfant, dans les cours coraniques dispensés par les medersas de quartier , on apprenait le Coran et non ses interprétations à la Kechk, la grammaire; ce n'est que plus tard qu'il y a eu endoctrinement et bourrage du crâne. On avait des petites bibliothèques dans les salles de classe, et c'était efficace. Maintenant, il faut profiter de l'outil informatique, de l' Internet.
LNR/ Quels sont les genres les plus édités ?
M.B.Selon les libraires qu'on connaît le lecteur algérien cherche à lire tout ce qui a trait à l'histoire du pays. Les best sellers de l'ANEP sont Ferhat Abbas, Messali, Benabi, L'Emir Abdelkader..
La politique de réédition d’ouvrages sur l’histoire du mouvement national entamée par notre entreprise a été payante ; le rapport qualité-prix a été salué par nos lecteurs.
LNR/ D’après-vous sur quoi portent les goûts du lectorat algérien ?
M.B.Il n'y a pas un lectorat homogène. De toute manière, dans aucun pays au monde il n'y a de lectorat qui se ressemble, et c'est tant mieux pour la liberté d'expression. Pour le cas de l'Algérie, il faut arriver à ne pas désorienter le lecteur et là je parle des nouvelles générations. Chaque société a son Panthéon, ses icônes et ses auteurs nationaux. L'Algérien, sans chauvinisme aucun, doit d'abord connaître sa culture ( on l'apprend à l'école, n'est-ce pas ?) avant d'étudier celle des autres. Commençons par lire Apulée de Madaure, le premier roman écrit dans l'histoire de l'humanité. Le reste suivra!
En l’absence d’instituts de sondage fiables, personne n’est en mesure de vous fournir des données qui pourront servir d’instrument de travail aux professionnels de l’édition.
LNR/ A votre avis, est-ce la création qui façonne les goûts du public ou ce sont les choix du publics qui modèlent la création ?
M.B.Quand la mauvaise monnaie chasse la bonne, vous aurez une culture au rabais. Le désengagement de l'Etat a provoqué des dysfonctionnements terribles ( bien que je ne sois pas un partisan de l'Etat-Providence) d'où à un moment donné tous ces ouvrages destinés en France au pilon et ramenés par conteneurs par des importateurs. Quand les pouvoirs publics ont une vraie politique culturelle, il ne faut pas craindre pour les goûts du public. C'est la débandade, l'intégrisme pernicieux et l'import-import qui vous décervellent une société!
Entretien réalisé par Chérif Abdedaïm (La Nouvelle République du 16/01/2008)

